Transition énergétique : besoin d’une vision à long terme et de financement

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Julien Tuillier, chargé d’études au CROCIS, le centre d’observation économique régional de la CCI de Paris Ile-de-France, a accordé aux Affiches Parisiennes un entretien. Pour ce responsable du développement durable, du commerce et des enquêtes, auteur d’une publication récente sur la transition énergétique, les entreprises n’ont « pas de vision à long terme » en ces temps de crise, ce qui réduit leur implication dans une telle démarche.

Affiches Parisiennes : La transition énergétique est nécessaire aujourd’hui d’un point de vue écologique, l’est-elle d’un point de vue économique ?

Julien Tuillier : Le problème, c’est qu’aujourd’hui la transition énergétique, du point de vue des chefs d’entreprises, est vue comme une opération nécessitant des investissements lourds et pas rentables immédiatement.
On entend de plus en plus parler d’écologie. Le gouvernement engage un certain nombre d’actions en lien avec les départements et les régions, évidemment il y a un consensus national là-dessus. Le fait est que du point de vue économique cela peut être rentable. Si vous engagez des dépenses pour réduire votre facture énergétique, ce sera forcément rentable puisqu’à terme vous paierez moins cher votre énergie !

A.-P. : Seuls 28% des petites entreprises et 35 % des moyennes envisagent de prendre des dispositions en matière d’économie d’énergie contre plus de la moitié des grandes sociétés. La transition énergétique n’est-elle possible qu’avec de gros moyens ?

  J.T. : Aujourd’hui, la vision des chefs d’entreprises se fait à  court  terme, notamment pour les PME et PMI, alors que la  transition  énergétique est plutôt une chose qui doit se voir à  long terme. Ils  réfléchissent « investissement égal  rentabilité », et c’est vrai que  les investissements dans la  transition énergétique (nouveaux  matériels, nouveaux  fournisseurs respectant les normes  environnementales…)  n’ont pas de rentabilité immédiate !
Par exemple, s’il faut remplacer une machine par une autre  qui  soit moins consommatrice d’énergie, les petites entreprises sont  frileuses car elles voient ça comme une grosse dépense et préfèrent garder leur machine existante. Le contexte économique n’est pas étranger à tout ça. Depuis 2008, les petites entreprises ont beaucoup plus de mal à se projeter dans l’avenir et ne pensent qu’au lendemain. Elles n’ont pas nécessairement la trésorerie pour engager ces investissements.
À l’inverse, on trouve déjà un responsable du développement durable dans la plupart des entreprises du CAC 40, donc forcément la question des finances refait surface. Une grande entreprise aura plus facilement accès à des fonds qui vont lui permettre d’engager des économies d’énergie et de communiquer là-dessus, car c’est aussi une bonne opération commerciale ! Les grandes entreprises ont surtout davantage de moyens de s’informer, que se soit avec un responsable développement durable ou toute une batterie de consultants, ce que n’aura pas la PME qui verra plutôt ça comme une contrainte.

A.-P. : Comment une entreprise peut-elle concilier transition énergétique et compétitivité ?

J.T. : Effectivement, les petites entreprises qui engagent pour leur transition énergétique des dépenses qui grèvent leur chiffre d’affaires, vont être parfois obligées d’augmenter le prix de leurs produits ou services, ce qui va affecter leur compétitivité. Toutefois, ça rejoint un peu cette notion de vision à long terme, car les chefs d’entreprises voient cela sur l’année et le budget actuel sans penser nécessairement à l’échéance 10-15 ans et les bénéfices de tels investissements. C’est pour cela que la CCI Paris Ile-de-France engage des actions pour conseiller et soutenir les PME sur ces sujets. Notre rôle est de combler le gros déficit d’informations en la matière. Quand on leur demande vers quoi s’orientent leurs principales économies d’énergie, les chefs d’entreprises répondent qu’ils éteignent les lumières et les ordinateurs la nuit et qu’ils trient les déchets. C’est un bon début, mais loin d’être suffisant ! Notre rôle est de les sensibiliser au fait qu’il existe d’autres moyens qui peuvent être rentables à plus ou moins long terme.

A.-P. : Bizarrement, le principal frein identifié à la mise en place d’économies d’énergie est le caractère non prioritaire de ce type d’investissement, et non le manque de financement. Pensez-vous que ces chiffres soient véritablement représentatifs ? Que faire face à ce manque de motivation?
J.T. 
: En réalité, la question aurait dû être posée différemment parce que, pour en avoir discuté avec des chefs d’entreprise, le caractère non prioritaire de l’investissement découle du manque de financement. La COP21 qui se tiendra à Paris en fin d’année sera peut être une chance. De nombreuses actions vont être engagées, peut être que cela créera une prise de conscience collective.

A.-P. : Presque un tiers des entreprises estime que prendre des dispositions pour l’économie d’énergie n’est pas rentable. Mauvaise foi ou cynisme ?
J.T. 
: C’est vrai que c’est très rarement rentable à court terme, mais là encore il y a un gros devoir d’information et d’accompagnement à réaliser. Quand je dis accompagnement, cela englobe le conseil et le financement. C’est ce qu’essaye de faire la CCI Paris Ile-de-France.

Propos recueillis par Anne Moreaux

Du 30 novembre au 11 décembre 2015, la France va accueillir et présider la COP 21, Conférence des Parties (COP) de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques de 2015. Cette convention a été adoptée au cours du sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992. Elle est entrée en vigueur le 21 mars 1994 et a été ratifiée par 196 « parties » prenantes à la Convention. La Conférence des Parties, composée de tous ces États, se réunit chaque année lors de conférences mondiales où des plans d’action sont engagés afin de respecter les objectifs de lutte contre les changements climatiques. L’objectif est d’aboutir à un accord universel et contraignant permettant de lutter efficacement contre le dérèglement climatique et d’impulser la transition vers le maintien du réchauffement mondial en deçà de 2°C. La gestion de l’énergie est un des enjeux clés des politiques de lutte contre le changement climatique.

Le CROCIS (Centre régional d’observation du commerce, de l’industrie et des services) est le centre d’observation économique régional de la Chambre de Commerce et d’Industrie (CCI) de Paris Ile-de-France. Créé en 1994, il a pour principal objectif d’étudier l’économie francilienne et de produire des analyses chiffrées et commentées nécessaires à une meilleure connaissance de la Région. Il met le savoir-faire de ses experts en analyse économique et territoriale à disposition des entreprises, organismes ou collectivités dans le cadre de prestations sur mesure d’appui méthodologique (enquêtes, veille, montage d’un observatoire économique, formations).

Source: www.affiches-parisiennes.com